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  • Photo du rédacteurMarc Gadoury

La drave sur la rivière Montmorency : entre péril et prospérité


Au gré des saisons, la rivière Montmorency, témoin silencieux de l'histoire, devenait le théâtre d'une activité singulière qui allait imprégner le paysage et le destin des hommes.

 

La pratique de la drave, héritage d'une époque où le bois régnait en maître, se dévoile comme une page fascinante du passé industriel de la région. Les braves bûcherons, partant dès la fin de l'automne dans les chantiers pour tailler le bois nécessaire, préparaient ensuite le terrain pour ce ballet aquatique qui se déroulerait dès l’arrivée du printemps.

 

La drave, dérivée du mot anglais « drive », symbolisait bien plus qu'une simple activité économique ; elle incarnait le passage du bois des forêts aux scieries, une danse entre l'homme et la nature, avec la rivière comme scène principale.


Plus ancienne mention de la pratique de la drave sur la rivière Montmorency


Lorsque les glaces cédaient au printemps, certains bûcherons se métamorphosaient en draveurs. Les billes de bois, qui avaient été empilées le long de la Montmorency et ses affluents durant l'hiver, étaient roulées dans l'eau et le courant se chargeait de transporter les billes jusqu’aux scieries qui bordaient la rivière.

 

Le rôle du draveur était de conduire les « trains de bois », démêler les amas de billots et assurer la libre flottaison de cette ressource jusqu’à destination.

La plus vieille mention de la pratique de la drave sur la rivière Montmorency, trouvée par la Société d'histoire, apparait dans le journal Le Courrier du Canada, le 26 mai 1884, à la suite d’un accident funeste :

Un jeune homme prénommé Ryan, de la paroisse de Laval, descendait un radeau de billots pour M. Vachon, du Saut-Montmorency, quand un des billots s'étant détaché du train de bois a décrit un cercle rapide et est venu frapper le malheureux Ryan en pleine poitrine. Le jeune homme est tombé à l'eau. Les personnes présentes l'en ont retiré de suite, et l'ont transporté chez ses parents. Malgré les soins qui lui furent donnés, il expirait dans la nuit de vendredi à 2 heures du matin. Il n'était âgé que de 19 ans.

Ceux qui ont écouté notre série de baladiffusion « Sainte-Brigitte-de-Laval : une histoire vivante » se souviendront que nous mettions en scène cet événement tragique au début de l'épisode 3. Le M. Vachon dont il est question dans l'article du journal Le Canada, c’est Édouard Vachon. En 1883, le Séminaire de Québec cède des droits de coupe sur ses terres à ce marchand de bois, originaire des Escoumins. Il érige un barrage et un moulin à scie à turbine en bordure de la rivière Montmorency, à environ deux kilomètres au nord de la chute. Le moulin restera en activité jusqu’en 1903.


Le Courrier du Canada - journal des intérêts canadiens, 24 septembre 1886.

Deux années plus tard, en septembre 1886, c'est le bas niveau de l'eau dans la rivière Montmorency qui cause préjudice au flottage du bois provoquant un arrêt de travail inopportun pour les draveurs et les employés des scieries. On précise dans Le courrier du Canada que les «ouvriers des scieries de Montmorency étaient arrêtés depuis six semaines ».


Ces événements révèle les contours d'une époque où la rivière Montmorency était bien plus qu'une voie d'eau. Elle était le corridor vital transportant les aspirations, les risques et le gagne-pain des hommes engagés dans la drave.


Un précieux artéfact retrouvé

 

M. François Martel, qui occupe l’ancienne terre d’Edmond Giroux, a trouvé une gaffe sous un cabanon. C’est un précieux artéfact qui témoigne de l’activité de la drave sur la rivière Montmorency.


Gaffe trouvée sur l'ancienne terre d'Edmond Giroux. Collection : François Martel.
Détail de la gaffe. Collection : François Martel.

Outre la gaffe, les draveurs utilisaient d’autres outils comme le cantouque. Le mot cantouque, de l'anglais « cant-hook » désigne le croc à levier utilisé pour déplacer les billes de bois. On utilisait aussi le croc-à-main, les crochets à billots et à pitounes et la charge de bâton de dynamite.

Outils de la drave. Source : https://www.histoireforestiereoutaouais.ca/

Un terrible accident au nord de Sainte-Brigitte-de-Laval

 

La vie d'un draveur, ponctuée d'exigences physiques et de défis constants, se révèle être un équilibre délicat entre force, agilité et habileté. Elle est aussi la source de terribles drames.

 

Au sujet de cette dynamite qui état utilisée pour briser les barrages de bois, son utilisation a été la cause d’un terrible accident qui s’est produit sur la rivière Haute-Savane, au nord de Sainte-Brigitte-de-Laval, le 22 mai 1933.


La dynamite qui était dans leur embarcation fait explosion. Sept des occupants sont tués sous le coup de la détonation et un autre est blessé.

 

Outre la mort du jeune Ryan évoquée plus tôt, les journaux de l'époque révèlent également une série d’accidents et de noyades liées à la pratique de la drave, marquant ainsi le prix douloureux payé pour chaque tronçon de bois qui atteignait les scieries le long de la rivière Montmorency.

 

Une transition pour nourrir l’industrie des pâtes et papier


Article tiré de L'Action sociale, le 21 février 1910.

Le début du 20e siècle a marqué un tournant décisif pour la drave, propulsée par l'essor fulgurant de l'industrie des pâtes et papiers. Cette transition a non seulement redéfini les pratiques de coupe, mais a également créé une demande croissante pour des méthodes de production plus efficaces.


Les troncs d'arbres étaient désormais coupés en tronçons de 4 pieds. L'accent était mis sur l'utilisation stratégique du bas et de la cime de l'arbre, privilégiant ces parties moins valorisées par l'industrie du bois de sciage.

 

Afin de répondre à cette demande croissante, la Montmorency Lumber Co. a pris l'initiative d'acquérir des terrains près du lieu qu’on nommait « le Camp » en 1908, y érigeant une usine dédiée à l'écorçage du bois.  Ce lieu se situait au nord de Courville, près de la limite de Villeneuve, où se trouve aujourd'hui le Centre de plein air de Beauport.

 

Alimentée par le bois de flottage provenant des chantiers au nord de Sainte-Brigitte-de-Laval, l’usine Montmills est rapidement devenue une plaque tournante industrielle dans la région.


Gracieuseté de la Société d'art et d'histoire de Beauport. Collection Marie Paule Parent P1898.

Après avoir été écorcé, le bois était expédié par train. Entre 1912 et 1930, la voie ferrée était le canal principal pour transporter le bois jusqu'au port de Québec. Puis, à partir de 1930, une dalle de trois kilomètres a été érigée le long de ce qui est maintenant le tronçon du boulevard Louis-XIV, servant de liaison directe entre l'usine et le fleuve, marquant ainsi une ère nouvelle dans le transport des précieux billots. À cette époque, c'est l’Anglo Pulp qui est propriétaire de l’usine Montmills et qui exploite la dalle pour alimenter son usine de Québec.

 

Dans son livre Civilisation traditionnelle des Lavalois, Marie-Ursule Sanschagrin explique l’impact économique du développement de cette industrie pour les habitants de Laval :

 

« Entre-temps, se développait l’industrie des pâtes et du papier, ce qui, à notre avis, explique l’accroissement récent de la population à Laval (962 âmes en 1941). L’Anglo-Canadian Pulp and Paper Mills a une réserve forestière dans le bassin de la Montmorency : aussi y a-t-il actuellement du travail pour tout le monde à Laval.»

 

Baigneuses entourées de bois flottants. Collection : Francine Belleau.

L’Anglo Pulp interrompt les activités de la Montmills en 1947. Dans un article publié dans le journal Le Soleil le 23 février 1947, on peut lire :


« Pendant 20 ans, l’Anglo devait travailler uniquement à l’exploitation de cette concession forestière. À la fin de novembre dernier, on terminait le dernier balayage de la rivière Montmorency et de ses affluents. Au cours des deux décades pendant lesquelles fut exploitée cette région, près de trois millions de cordes de bois de pulpe furent coupées et amenées à Québec pour y être converties en papier journal dont une moyenne de 94% fut vendue à l’étranger ».

 

Avec la fin des activités forestières de l’Anglo Pulp dans le bassin de la Montmorency, la pratique de la drave s’est probablement éclipsée rapidement. Difficile de déterminer à quand remonte précisément la cessation de cette activité dans la Montmorency, mais si vous avez des témoignages, des photos ou autres artéfacts liés à cette époque, je vous invite à communiquer avec la Société d’histoire de Sainte-Brigitte-de-Laval pour mieux documenter cette pratique.


Conclusion

 

La pratique de la drave sur la rivière Montmorency est le reflet d'une époque révolue, marquée par le dur labeur des bûcherons et des draveurs, contribuant à l'essor de l'industrie du bois de sciage au 19e siècle. Cependant, cette activité périlleuse ne fut pas sans tragédie.

 

L'évolution de cette activité à travers les décennies révèle une transition vers l'industrie des pâtes et papiers au début du 20e siècle. Cette transformation a modifié les méthodes de coupe, privilégiant des tronçons spécifiques d'arbres pour répondre à la demande croissante de cette nouvelle industrie. L'usine Montmills, érigée en réponse à ce changement, a prospéré pendant plusieurs décennies, façonnant l'économie locale de Laval. Cependant, la fin de l'épopée du bois dans cette région, marquée par la fermeture de la Montmills en 1947, symbolise la transition vers de nouvelles ères industrielles.

 

Des vestiges de cette période demeurent, rappelant l'importance historique de la drave sur la rivière Montmorency et son impact sur la vie des habitants de Laval. Ainsi, cette activité, à la fois dangereuse et vitale pour le développement économique, trouve sa place dans le riche patrimoine de la région, célébrant le courage et la contribution des travailleurs du bois plus particulièrement celui des draveurs.

Autres sources utilisées

Inventaire et analyse du patrimoine de l’arrondissement de Beauport, en dehors des limites du site patrimonial déclaré et du secteur patrimonial d’Everell. Synthèse de l’évolution historique. Bergeron Gagnon. 2014 En route vers la motion historique de l'Assemblée nationale du Québec : 200 ans d'exploits : cageux et draveurs. Regout, Isabelle. 2021


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